Garde le silence devant l'Éternel, et espère en lui ; ne t'irrite pas contre celui qui réussit dans ses voies, contre l'homme qui vient à bout de ses mauvais desseins.
Psaume 37,7 (Louis Segond 1910)
La grue d'à côté
Une grue s'est dressée sur le terrain d'à côté ce printemps. De mon bureau, je la regarde poser l'acier, étage après étage, pendant que mon travail à moi reste sur la table, pareil qu'hier. Personne ne t'apprend l'arithmétique de ce sentiment, mais tu la connais : leur avancée, comptée contre ton silence, donne toujours ta perte.
Le Psaume 37 est un vieux poème pour les gens qui font ce calcul. Son conseil a l'air passif : garde le silence, espère, ne t'irrite pas. Mais le psalmiste ne prend pas de gants avec l'envie. Il est pratique. « Ne t'irrite pas », dit-il une ligne plus loin, « ce serait mal faire. » S'irriter, c'est construire l'immeuble d'un autre dans sa propre tête, brique imaginaire après brique imaginaire. On y met de l'énergie réelle. On récolte des gravats.
Attendre avec patience, ce n'est pas ne rien faire. L'image du psaume, c'est un champ, pas un chantier : habite le pays, cultive-le, vis de ce qu'il donne. Une tour monte en quelques mois. Un champ prend des années, et il nourrit des gens. Pas besoin de croire en Dieu pour tenter l'expérience. Arrête de regarder la grue pendant une semaine. Occupe-toi de ton lopin. Regarde ce qui pousse quand tes yeux restent chez toi.
Contre quel chantier as-tu mesuré ta journée ?
Si tu es du genre patient, prête-m'en un peu : j'en ai assez de compter les points.